BONJOUR MES AMIES. EN CE MOMENT J'AI ENVIE DE VOUS DEPOSER QUELQUES PASSAGES DE MES OUVRAGES.

Avant hier, c'était sur ma propre mort, hier sur la psycologie, les premiers pas, aujourd'hui ce sont des passages de ma vie de conductrices, version humour.

***

Quand les bourgeoises trottinent

 

    Le printemps pointe tout juste le bout de son nez avec les fleurs, les senteurs matinales et vespérales, le chant du merle, les premiers bourgeons, les belles dames, celles qui pensent avoir encore un certain équilibre et qui tiennent absolument à montrer leur adresse.

    Mais quand souplesse et prouesse ne vont pas de pair, on finit souvent sur les fesses.

    Je roule tranquillement en ville, ce matin-là, lorsque soudain, devant mon bus, surgit une citadine, classée bourgeoise jusqu’au bout des ongles,  soixante-cinq ans environ. Beaux talons hauts en cuir. Sac à main de marques en bandoulière. Jupe à froufrous de soie. Ses deux mains sont appuyées sur le guidon d’une petite trottinette en aluminium, d’apparence fragile. Son pied droit est bien posé sur le plateau et l’autre pousse sur le bitume de la route pour faire avancer la dame. Elle est heureuse, Madame. Elle sourit. Elle chantonne. Elle glisse comme une anguille entre les arbres et jouit ainsi d’une liberté nouvelle, là où le vent la pousse. C’est le renouveau. Elle innove la trottinette parfois plus rapide que le bus dans la circulation, ça je le concède. Mais elle ne va pas très loin, la petite bourgeoise de province. Elle s’approche du trottoir. La trottinette dédaigne gravir les quinze centimètres de caniveau. Elles sont têtues ces machines-là, Madame! En deux temps trois mouvements, la belle passe par-dessus le guidon comme un cavalier par-dessus une haridelle entêtée. La petite trottinette choit dans le caniveau. La belle dame se retrouve allongée de tout son long, les jupons par-dessus la tête. La petite culotte de dentelle dévoilée découvre enfin l’air libre. Quel plongeon phénoménal sur le bitume ! Je ne peux laisser cette dame dans cette situation critique. En bonne petite citoyenne, je stoppe mon bus, je serre mes freins, je ferme ma caisse, et me hâte vers la malheureuse. Je tente de la relever. J’abaisse d’abord un jupon, puis deux, puis trois. Nom d’un chien ! Je n’en finis pas. Elle est habillée comme un oignon. Trois pelures. Puis j’aperçois enfin une tête échevelée. Tiens, elle ne sourit plus la dame ! Moi si. Elle n’a heureusement aucun mal. Juste la peau des genoux restée sur le trottoir. Elle se relève laborieusement, rouge comme le soleil qui flamboie à l’horizon, attrape sauvagement la pauvre patinette innocente et s’en va, confuse, comme une voleuse de grand chemin.

    Et merci, c’est pour demain ?

   Je ne pense pas la revoir de sitôt sur un tel engin. Il y a un âge pour tout. Pourquoi pas le skateboard pendant qu’elle y est ?

    Quand on n’est pas certaine de notre équilibre,  Mesdames les trottineuses, on prend le bus.

 

Le vent qui passe à travers la ville va le rendre fou

 

    Les policiers municipaux (les cow-boys de Monsieur le Maire) tentent parfois de maintenir l’ordre dans la circulation aux heures de pointe.

    Quand un seul de ces Messieurs de bleu vêtus se trouve dans une intersection urbaine, toute la circulation en pâtit. Le centre-ville est bloqué. C’est souvent une panique indescriptible.

     Il s’est levé aux aurores, Monsieur le policier. Tout comme moi, il a revêtu son déguisement professionnel. Lui a mis son beau costume bleu marine, sa chemise bleu clair et son képi tout neuf. La ville s’éveille. Les commerçants ouvrent leur boutique. Les enfants vont à l’école. Les travailleurs à leur labeur. Il y a des bus et des voitures dans toutes les directions. Il s’agite dans tous les sens, Monsieur le policier, comme un grotesque pantin désarticulé. Il tend les bras, une fois vers la droite, une fois vers la gauche. Subitement il les tend en croix, face à mon gros véhicule. Zut alors, le feu était pourtant vert ! Il est daltonien celui-ci ! Et subitement  je pense : » s’il n’aimait pas les femmes au volant d’un bus ? » Je pile devant lui. J’ai envie de descendre de mon bus pour lui sauter au cou, vu qu’il me tend les bras. Mais non, il ne faut pas blaguer avec Monsieur le policier. C’est sérieux le métier de policier … J’attends alors patiemment et religieusement. Nom d’une pipe en bois d’ébène ! Pour sûr il le fait exprès ! Il ne cesse de faire des moulinets avec ses bras et fait passer toute une file de voitures. Et moi, alors ?  Mais je ne savais pas encore,  jusqu’à ce jour, qu’il existait un Dieu pour conductrices de bus, bien plus efficace que les prières à Saint-Christophe. Le vent se lève. Il se lève même très puissamment. Tout à coup ce vent fripon soulève le képi de Monsieur le policier. Le képi rond part en balade sur le bitume brillant de pluie. Il roule, il roule, le képi au bandeau d’or, comme un cerceau d’enfant au jardin des plantes.   Mais képi qui roule n’amasse pas respect. Il court, il court le futé policier. Mais le gentil képi roule encore plus vite que ne court Monsieur le policier.

    Chouette ! La voie est enfin libre !  Quand le chat est parti, la souris démarre en trombe au grand bonheur des passagers désireux d’arriver à l’heure au travail.

     Il existe également un Bon Dieu réservé aux policiers, car aucun véhicule, ce jour, n’ose écraser le beau képi…

    Au loin, dans la brume matinale, Monsieur le policier, à genoux, récupère son couvre-chef mollement humide.

 

     Costume bleu. Gants blancs. Visage rougi…